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C’est donc là que je passai la nuit, sur un grabat de chiffons à l’odeur nauséabonde... En fait, je ne pus trouver le sommeil. Furieux, le regard écarquillé dans le vague, je connus l’insomnie la plus totale. Lorsque, aux petites heures du matin, Doris, m’entendant me tourner et me retourner, rampa jusqu’à moi pour me demander si je voulais qu’elle me prenne dans ses bras pour m’apaiser, je me contentai de grogner férocement, et elle battit en retraite comme elle était venue. Quand les rayons de l’aube commencèrent à percer les nombreuses brèches de la coque, tous les enfants, y compris Ubaldo et Doris, dormaient à poings fermés. Je me levai, ôtai mon manteau souillé de sang et me glissai au-dehors, dans le petit matin.
La cité chatoyait de reflets roses et orangés, et toutes ses pierres luisaient de la rosée déposée par le caligo. En total contraste, je n’étais pour ma part nullement reluisant, d’une teinte uniformément marron terne, jusqu’à l’intérieur de ma bouche. Je déambulai sans but bien défini dans les rues qui s’éveillaient, mon trajet n’étant en fait déterminé que par mes manœuvres pour éviter de rencontrer tous ceux qui sortaient ainsi de bon matin. Bientôt, les allées s’emplirent, et il ne me fut plus possible de demeurer ainsi à l’écart. J’entendis sonner la terza, qui annonçait le début de la journée de travail. Je me laissai insensiblement dériver en direction de la lagune, vers la Riva Ca’de Dio, et me retrouvai sans l’avoir cherché dans l’entrepôt de la Compagnie Polo. Je pense que je devais alors avoir confusément en tête de demander au commis Isidoro Priuli s’il ne pourrait pas me trouver à la fois rapidement et discrètement une place de mousse sur le premier vaisseau en partance.
J’entrai en traînant des pieds dans son petit cabinet de comptabilité, si profondément noyé dans ma morosité qu’il me fallut un moment pour remarquer que la pièce était un tantinet plus remplie que d’habitude, et que maître Isidoro était occupé à répondre à un groupe de visiteurs :
— Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’il n’a pas remis les pieds à Venise depuis plus de vingt ans. Je vous le répète, messire Marco Polo a longtemps habité à Constantinople et y vit encore actuellement. Si vous ne voulez pas me croire, voici son neveu qui porte le même nom, il pourra témoigner...
Je tournai les talons pour ressortir, car je venais de reconnaître l’uniforme de deux agents de la Quarantia. Ils n’étaient peut-être que deux, mais ces gaillards semblaient solidement charpentés. Avant que j’aie pu m’échapper, l’un d’eux grommela :
— Le même nom, hein ? Voyez-vous cela. Et regardez-moi cette tête de coupable..., tandis que son acolyte sortait en trombe et refermait une poigne massive sur mon avant-bras.
Dame, je n’eus d’autre choix que de les suivre, devant les yeux ronds du commis et des employés de magasin. Nous n’avions pas long à parcourir, mais ce fut pour moi le voyage le plus interminable que j’eusse jamais accompli. Je ne me débattis que faiblement sous la vigueur de fer des deux agents, me contentant de protester d’un ton geignard tout en demandant de quoi l’on m’accusait, et ayant l’air, en l’occurrence, bien plus d’un poupon que d’un bandit. Bien entendu, aucun des deux imperturbables huissiers ne daigna me renseigner. Tandis que nous longions les quais, sous le regard ébahi des flots de passants, ma pauvre tête bouillonnait de questions. Était-ce une vengeance ? Qui m’avait dénoncé ? Doris ou Ubaldo m’auraient-ils trahi ? Nous traversâmes le pont de Paille, sans atteindre l’entrée du palais des Doges, sur la piazzetta. Parvenus à la porte du Blé, nous nous dirigeâmes vers la Torresella, reste d’un ancien château fortifié adjacent au palais. Officiellement, il s’agit de la prison d’État de Venise, mais ses pensionnaires la désignaient du nom employé par nos ancêtres pour qualifier le cratère rougeoyant que les chrétiens leur ont plus tard appris à appeler l’enfer : cette prison était donc surnommée le Volcan.
Je passai brutalement des tons ambrés et rosés du petit matin aux ténèbres d’une orbà, ce qui ne vous dira pas grand-chose à moins que vous ne sachiez que ce terme signifie « aveuglée ». Une orbà est une cellule à peine assez grande pour accueillir un homme. Ce n’est rien moins qu’une boîte de pierre, sans le moindre meuble, qui n’est percée d’aucun trou qui pût laisser entrer l’air ou la lumière du jour. Je demeurai donc claquemuré dans une atmosphère qui sentait le renfermé, suffocante, d’une puanteur à peine supportable. Le sol était spongieux, couvert d’une substance gluante qui paraissait vouloir m’aspirer les pieds dès que je les bougeais, si bien que je ne tentai même pas de m’asseoir. Les murs, eux, dégoulinaient d’un sombre dépôt visqueux qui semblait grouiller dès qu’on y touchait, aussi pris-je bien garde de ne pas m’y adosser et évitai-je même de trop me pencher. Lorsque je fus fatigué de me tenir debout, je m’accroupis. Je me sentis submergé d’une violente montée de fièvre en prenant lentement conscience de l’horreur de la situation dans laquelle je me trouvai et de ce que j’étais devenu. Moi, Marco Polo, fils d’une des plus illustres familles de Venise, dont le nom figurait au Livre d’or de la ville, devenu depuis peu un homme libre, dans toute son insouciante jeunesse, déjà habitué à vagabonder où bon me semblait de par le vaste monde, je me retrouvais en prison, disgracié, méprisé, relégué sans nul égard dans un trou à rats que même ces odieuses créatures eussent sans doute dédaigné. Comme je pleurai à chaudes larmes, alors !
J’ignore combien de temps j’eus à croupir dans cette geôle putride. Le reste de la journée sans doute, et peut-être plus que cela, jusqu’à deux, voire trois jours, car bien que je fisse l’impossible pour contrôler mes intestins bouillonnants de terreur, je contribuai à deux ou trois reprises à accroître de mes excréments l’horreur accumulée au sol. Lorsqu’un garde surgit enfin pour me laisser sortir, je crus, l’espace d’un instant, qu’on me libérait comme innocent et j’exultai. Même si j’avais tué le futur doge, j’étais certain d’avoir déjà payé ce crime d’un châtiment plus que suffisant, d’avoir ressenti assez de remords et enduré assez de repentir. On imagine donc la douche froide que constitua pour ma joie la remarque du garde, lorsqu’il m’assura que cette punition n’était que la première, et sans doute la plus clémente de celles qui m’étaient promises, ce réduit repoussant n’étant que la cellule provisoire où l’on gardait les prisonniers avant qu’ils comparaissent à l’audience préliminaire.
Je comparus donc au tribunal des Gentilshommes de la Nuit, les fameux Signori délia Notte. Dans une pièce située à l’étage du Volcan, je fus amené debout face à une longue table derrière laquelle siégeaient huit vénérables anciens à l’air grave, vêtus de robes noires.
Je devais sentir aussi mauvais que je le craignais, à en juger par la distance respectable qu’on laissa entre la table et moi, et celle à laquelle se tenait le garde chargé de ma surveillance. Si mon apparence était aussi terrible que l’était mon odeur, je devais être l’image personnifiée de la plus basse et la plus brutale engeance de fripouille criminelle.
Les Gentilshommes de la Nuit commencèrent par me poser l’un après l’autre des questions inoffensives quant à mon nom, mon âge, mon adresse, l’histoire de ma famille, et ainsi de suite. Après quoi l’un d’eux, se référant à un document posé devant lui, me déclara :
— Vous aurez encore à répondre à un grand nombre de questions avant que nous établissions votre acte de mise en accusation. Mais avant, vous allez vous voir assigner un frère de justice qui vous servira d’avocat, car vous avez été dénoncé comme auteur d’un crime passible de la peine capitale...
Dénoncé ! Je fus si sonné par cette révélation que j’en perdis le fil des paroles qu’il prononça juste après. Il ne pouvait s’agir que de Doris ou d’Ubaldo, puisqu’ils étaient les seuls à m’avoir su proche de l’homme assassiné. Mais comment l’un ou l’autre avait-il pu agir aussi vite ? Et à qui s’étaient-ils adressés pour rédiger le mot d’accusation glissé dans l’un des museaux qui servaient de mouchards ?
Le Gentilhomme conclut son discours par la question rituelle :
— Avez-vous quelque chose à déclarer concernant les graves charges retenues contre vous ?
Je m’éclaircis la gorge et dis avec hésitation :
— Qui... qui m’a dénoncé, messire ?
C’était bien entendu poser une question totalement inepte, vu les faibles chances qu’on avait de me répondre, mais c’est alors la seule que j’avais à l’esprit. Et, à ma grande surprise, le juge me répondit :
— Vous vous êtes dénoncé vous-même, mon jeune ami.
Je dus alors rester à battre des paupières devant lui d’un air particulièrement stupide, car il ajouta :
— N’êtes-vous pas l’auteur du mot suivant ? (Et il lut un morceau de papier.) « Viendra-t-il à la fois aux funérailles et à l’intronisation ? » Il est signé Marco Polo, précisa-t-il, devant mon air définitivement abruti cette fois.
Du pas titubant d’un somnambule, je redescendis les escaliers, encadré de mes gardiens, et atteignis, après une nouvelle volée de marches, l’endroit du Volcan appelé le Puits, enfoui au plus profond de la bâtisse. Ce n’était pourtant pas, m’apprit-on, le véritable donjon de la prison. Je pouvais en effet présager que, si j’étais dûment convaincu de meurtre, je serais expédié aux Sombres Jardins, réservés aux prisonniers dans l’attente de la peine capitale. Ponctuant leur propos d’un rire grossier, ils ouvrirent une porte épaisse et néanmoins pas plus haute que le genou, me poussèrent à terre, m’enfournèrent dans la cellule et rabattirent violemment la porte derrière moi, dans un claquement qui résonna comme le glas du Jugement dernier.
La cellule avait au moins un avantage : elle était plus grande que l’orbà, et la porte basse était percée d’un trou. Celui-ci était trop étroit pour me permettre de serrer la main de mes geôliers qui repartaient, mais il laissait au moins passer un souffle d’air et empêchait l’obscurité totale de régner dans la pièce. Quand mes yeux se furent habitués à la pénombre, je constatai que la cellule était équipée d’un seau muni d’un couvercle qui servait de pot de chambre et de deux planches fixées au mur comme des étagères en guise de lits. Je ne pus rien distinguer d’autre, hormis ce qui me semblait être un amas de couvertures jetées en vrac dans un coin. Pourtant, lorsque j’approchai, l’amas se souleva et se révéla être un homme.
— Salââm aleikum, lança-t-il d’une voix enrouée.
Le salut semblait étranger. Je le lorgnai du coin de l’œil et reconnus alors la moisissure rousse teintée de gris des cheveux et de la barbe. C’était le juif dont j’avais vu le châtiment public, en un jour devenu mémorable pour une tout autre raison.